Portraits

Un moment personnel dans l’agenda du ministre Valentin Zuber

Pour vous faire rencontrer Valentin Zuber de manière différente, notre ministre de Moutier a accepté de répondre à nos questions intimes sur son passé personnel, son présent de professionnel et le futur de la région. Entretien avec le Ministre de la cohésion sociale, de la justice et de la police, âgé de 36 ans. 

Le village de votre enfance?
Valentin Zuber: Moutier. Je suis un pur Prévôtois – né ici, grandi ici. À part une petite parenthèse pour les études, notamment à Lugano, au Tessin, où j’ai décroché mon master, et un moment au Québec, j’ai toujours vécu à Moutier.

Les professions de vos parents?
Mes grands-parents côté maternel sont des immigrés italiens arrivés en Suisse à la fin des années 1950, début des années 1960. D’abord installés à Grandval, ils venaient du sud de l’Italie, de la région de Lecce, et ont été employés comme ouvriers dans les grandes manufactures de Moutier et de la région prévôtoise. Ma maman, Italienne de deuxième génération, a suivi une formation dans le commerce et a travaillé dans l’administration. Elle a ensuite passé une grande partie de sa carrière comme maman au foyer, à s’occuper de ma sœur et de moi. Côté paternel, côté jurassien, la famille vient de Châtillon, où mon grand-papa était menuisier. Mon père a mené une carrière d’enseignant spécialisé en mathématiques, notamment dans plusieurs écoles et à l’université de Neuchâtel. Il est aussi très connu pour sa carrière politique, puisqu’il a été Maire de Moutier pendant 20 ans.

Votre premier engagement politique?
Je me suis toujours senti l’héritier d’un combat –  non pas parce que mon père le menait, mais parce que nous étions la génération qui suivait, celle qui était au front. J’ai grandi dans une ville divisée, et je ne me suis donc jamais dit que je faisais de la politique par obligation familiale, mais par obligation pour ma communauté. Mes amis de Moutier étaient des enfants de militants jurassiens. Tout petits déjà, nous nous voyions aux fêtes jurassiennes, nous nous baladions avec le drapeau jurassien. Cela a coulé dans nos veines.

Un souvenir marquant de vos écoles?
Un souvenir assez rigolo, que j’ai retrouvé récemment: une remarque dans mon carnet de devoirs parce que je faisais de la politique en classe. On me reprochait de coller des écussons jurassiens.  J’étais avec des jeunes qui avaient déjà développé très tôt une vraie conscience politique. On nous reprochait d’être autonomistes, mais il n’y avait pas que ça. Nous nous révoltions aussi contre l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, nous commencions aussi à nous emparer des questions environnementales suite aux premiers rapports du GIEC…  Ce genre de choses. Cette petite remarque retrouvée dans mon carnet confirme que nous étions vraiment une génération de jeunes très politisés: jurassiens et ouverts sur le monde. 

Le choix de votre orientation professionnelle?
Cet intérêt politique, très marqué au départ par la Question jurassienne, s’est rapidement ouvert aux questions sociales, sociétales et politiques. Et cela m’a donné envie d’en apprendre davantage sur les mécanismes qui font le monde. Pendant très longtemps, je n’ai pas su ce que j’allais faire comme métier. Ce que je savais, c’est que j’avais besoin de comprendre, de voir la finalité, de saisir comment les choses se mettent en place. C’est pour cela que je suis parti faire des études de sciences sociales  – communication, histoire, sciences politiques – , pour comprendre notre société. 

Comprendre, c’est une chose, mais vouloir expliquer aussi, c’est peut-être le défaut qui va avec. Je me suis interrogé sur l’enseignement, sur la carrière académique, sur le journalisme. Pendant longtemps, j’avais la foi journalistique et j’ai travaillé des années comme pigiste dans plusieurs médias. En 2013, la première votation à Moutier a marqué un tournant. Être à la fois journaliste et politicien, c’est un mauvais mélange des genres. Finalement, les choses sont venues à moi. Et c’était très bien ainsi.

Votre famille et vous?
Je suis marié, et j’ai deux enfants: un de huit mois et un de trois ans… Donc encore en plein dans les nuits parfois courtes et le pouponnage!

Votre activité familiale favorite?
Se promener ou jouer dans le jardin. Avec mon élection, il a fallu réorienter l’organisation familiale, et donc par la force des choses, je passe moins de temps qu’avant avec mes enfants. Mais ce sont des moments de qualité. Je suis vraiment le papa qui profite de chaque seconde, avec la conscience que ces moments sont précieux. Après plusieurs jours sans les voir, ils me manquent. J’essaie ainsi de ne pas accepter tous les engagements le soir ou le week-end. Je me dis que je suis ministre pour cinq ans, j’aurai bien l’occasion de voir du monde. Mais là, mes enfants sont petits et ils ont besoin de leur papa.

Votre promenade préférée dans le district? 
À Moutier, il faut dire qu’on ne peut presque pas trouver de promenade plate, ce qui est compliqué quand on a encore une poussette… La promenade que j’aime bien faire en famille, c’est celle qui passe devant l’ancien stand – magnifique – et qui mène ensuite derrière l’hôpital et aux traces de dinosaures. On est vite en forêt, on entend les oiseaux. C’est très, très beau. Et ça se prête bien aux promenades avec les petits.

Si vous aviez plus de temps libre, vous en feriez quoi?
Je profiterais de voyager en famille. Pas forcément à l’autre bout du monde, mais prendre l’air dans d’autres contrées.

Quels sont les avantages exclusifs du district de Moutier?
Le premier, c’est son cadre naturel. Moutier, c’est la montagne, et pas n’importe laquelle: les sommets qui entourent la ville sont, à peu de choses près, les plus hauts du Jura. Des quatre côtés. C’est une spécificité intéressante, parce qu’on voit plutôt Moutier comme un district-ville, avec les avantages de la ville – la culture, l’industrie, les commerces – mais Moutier, c’est aussi la montagne. Pour les Jurassiens qui voudraient aller plus haut que d’habitude, les sommets de Moutier les attendent. Mon préféré, c’est le sommet du Graitery, d’où s’élancent les parapentistes, avec une vue extraordinaire sur la ville, puis sur tout le Jura, la Vallée, Delémont, jusqu’aux Vosges. 

Le deuxième avantage, c’est la diversité culturelle de sa population. Moutier est très jurassienne, mais sa population est plus diverse qu’ailleurs, plus comme le reste de la Suisse, mais aussi avec une plus grande variété d’expressions politiques. Ceux qui étaient contre le transfert dans le Jura, maintenant que le chapitre politique est clos et que nous avons tourné la page, apportent aussi une culture un peu différente au canton et leur présence est aussi une richesse. 

Quel est votre horizon temporel?
Je réfléchis toujours sur un horizon de 10 ans. C’est vraiment le temps qu’il faut pour mener un projet de A à Z dans une administration. Entre les premières réflexions, quand on fixe l’horizon en regardant dans le vide, et la chose terminée, concrète, il y a généralement une décennie. Après, je ne présuppose pas que je resterai 10 ans au gouvernement, d’autres pourraient bien sûr prendre le relais. 

Quel serait le changement au niveau fédéral qui changerait tout pour le Jura? 
La Suisse repose sur un équilibre très fragile, construit sur une longue durée, pour que cette association de cantons devienne une confédération prospère, avec un des niveaux de vie les plus élevés au monde, et une population qui se dit globalement très satisfaite, même si cela ne va pas bien pour tout le monde. L’accélération du monde met en danger nos structures étatiques, moins aptes à répondre aux besoins de la population, aux défis démographiques et climatiques, trop lentes là où il faudrait pouvoir aller plus vite. Des réformes fédérales importantes ont déjà été faites, mais il faudra bientôt y revenir. Les villes sont à bout et les projets dont on parle aujourd’hui, s’ils se réalisent dans 10 ans, seront déjà dépassés. Par exemple, prendre la route à certaines heures n’est plus possible dans plusieurs coins du pays, pourtant il ne s’agit pas de mégalopoles de 60 millions d’habitants.

Sur le plan environnemental, nous avons tendance à temporiser, mais il me semble que les événements catastrophiques s’accélèrent. Parfois des signes auraient dû nous alerter, mais n’ont entraîné aucune réaction. Blatten apparaît comme un bon exemple de quelque chose qui n’aurait pas dû se produire. Et notre Suisse, là, est un peu en retard… Elle est très statique.

Au niveau du Jura, tout cela crée une pression très forte sur le canton. Est-ce qu’on peut y répondre seuls? En matière environnementale, nous pouvons faire notre part, mais si les autres ne le font pas, cela ne sert à rien. En matière démographique, nos jeunes partent, parce que beaucoup d’emplois qualifiés se trouvent en dehors du canton. Ici, nous avons 11 000 travailleurs frontaliers dont notre économie a vraiment besoin, mais cette situation fragilise aussi les salaires. 

Pour changer vraiment la donne, il faudrait mettre fin à la concurrence fiscale entre cantons avec un taux unique pour les personnes privées et morales dans toute la Suisse. En théorie, cela répartirait simplement la richesse différemment, ce qui serait sain dans un tout petit pays de neuf millions d’habitants. 

Les principaux défis du canton en 2050?  
La démographie. Le vieillissement de la population, très important, génère des charges supplémentaires pour l’État. Comme sur les primes d’assurance-maladie: plus on vieillit, plus les coûts de santé augmentent. Et en matière sociale, on n’arrive plus à avoir assez d’actifs pour financer les prestations. Donc le défi majeur, central, est d’inverser la courbe des âges. Mauvaise nouvelle, tous ceux qui s’y sont essayés n’ont trouvé aucune solution qui fonctionne. Notre canton de 80 000 habitants pourrait être un laboratoire de solutions. Si nous réglons le défi démographique dans le Jura, les autres défis deviendront annexes, ils se régleront petit à petit par eux-mêmes. Mais pour y arriver, il faut être innovants sur la création d’emplois, sur les transports… Il faut donner envie aux gens de venir, de s’installer, de faire des enfants. Il faut construire un canton qui donne envie.

Propos recueillis 
par Clément Charles

Photo: Le Ministre de la cohésion sociale, de la justice et de la police est entré en fonction le 17 décembre dernier. © Gaëlle Schwimmer

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