Culture

Habitées par les contes 

L’Association Conteureuses du Jura réunit une trentaine de passionnés qui, tous, vivent les contes au plus profond d’eux-mêmes, transmettant plus loin un héritage venu de la nuit des temps. Rencontre avec trois de ses membres.

Créée en 2017, l’association a pour objectif d’organiser des conteries, développer le domaine dans le canton et favoriser les échanges entre ses adhérents. En plus de quelques projets ponctuels, elle met annuellement sur pied deux événements principaux. Le premier, appelé «Marathon de conte», aura lieu cette année à Moutier. Le 25 avril de 10h à 20h, les conteurs se relayeront chaque heure sonnante, enchantant le public par une nouvelle histoire de 30 minutes. La semaine précédente, ils se rendront dans les écoles de la ville. Le second projet majeur de l’association, débuté en 2020, est un calendrier de l’Avent de 24 contes, en libre accès sur leur site internet. «Je fais partie des Conteureuses du Jura car c’est un beau tremplin. On organise pour nous des formations continues et des conférences, on a un groupe de discussion. On reçoit aussi des demandes pour des conteries, on met sur pied des événements et cela ouvre de nouveaux horizons », partage Valentine Kobel (photo). Âgée de 27 ans, elle est la benjamine de l’association, intégrée en 2023 au même moment que Christel Sommer, directrice de la Fondation Nez rouge. Celle-ci complète: «Grâce à l’association, on se met en réseau, c’est plus interactif. Sinon, on est un peu seuls avec nos contes…». Sentiment partagé par Silvia Gschwind, 49 ans, dernière arrivée dans le groupe: «Je suis devenue membre pour faire partie de la famille des conteurs et échanger avec d’autres passionnés.» Il faut en effet beaucoup d’enthousiasme pour mettre une conterie sur pieds. 

Chaque histoire devient unique

«Nous décidons d’abord tous ensemble quels événements nous voulons organiser. Puis, nous créons une équipe dédiée au projet et nous nous retrouvons pour y travailler. Si c’est un conte en binôme, nous nous entraînons avec notre partenaire. Surtout, nous préparons le conte chez nous, individuellement. C’est cela qui demande le plus», relate Christel. Car, elles l’affirment, sélectionner une histoire et la conter est une affaire sérieuse. «C’est l’histoire qui nous choisit. Pour ma part, je fouille dans les livres d’occasion parfois pendant plusieurs jours, jusqu’à tomber sur un conte qui me touche. Puis il faut l’intégrer, se l’approprier, le vivre soi-même et l’aimer. C’est très important pour que les gens écoutent…», souligne Silvia. Et Valentine d’ajouter: «Parfois, un conte m’émeut tellement que je ne peux pas le raconter avant un bon moment. Même si c’est une histoire très connue, chaque conteur y met de sa personnalité, a sa façon de la raconter. Elle devient unique.» 

Malgré ce que l’on pourrait imaginer, le domaine du conte n’a rien d’enfantin, assure Christel: «Quand on écoute un conte, quel que soit notre âge, on en prend ce dont on a besoin à ce moment précis de notre vie. Cela donne des clefs de développement insoupçonnées.» Ainsi, disent les conteuses, les histoires revêtent indéniablement une dimension sociale. Elles ont par ailleurs suivi à Moutier la formation de conteur social proposée par l’association Isabeilles, composée de trois modules de six jours. Valentine, animatrice socio-éducative au Centre pastoral jeunesse, emploie ainsi cet art dans son travail, tout comme Silvia, assistante socio-éducative à la Valse du temps, consacrée aux personnes atteintes de troubles neurocognitifs de type Alzheimer ou apparentés. «À la Valse du temps, certaines personnes arrivent les bras croisés, se demandent pourquoi on a prévu un conte en s’imaginant que ce n’est que pour les enfants. Puis ils se laissent emporter, interprètent l’histoire à leur façon… À la fin, ce sont souvent ces personnes qui applaudissent le plus et disent avoir été très touchées. Les gens retiennent des petits morceaux de l’histoire et s’ouvrent grâce à cela…», constate Sylvia. 

Chaque conteur emploie ses propres outils, témoigne Christel: «Conter demande beaucoup de concentration, autant pour le conteur que pour le public. Apporter des objets ou de la musique permet de segmenter l’histoire pour qu’il n’y ait pas de sentiment de longueur, c’est calmant… Et puis, cela permet aussi à tout le monde de reprendre ses esprits, parce que l’émotion peut être très forte. » 

Sagesse universelle

Qu’il s’agisse de contes de princes et de princesses, merveilleux, orientaux ou encore d’écologie positive, «ils relèvent tous de la sagesse universelle», avancent les conteuses. Christel résume: «Toutes ces histoires nous ont été transmises depuis la nuit des temps. C’est d’ailleurs un moment hors d’âge, durant lequel tout le monde est simplement là avec son humanité. Pour intégrer et raconter une histoire, le conteur doit avoir de l’espace en lui, être en paix. On donne beaucoup, et on reçoit beaucoup.» Elle conclut par un court conte: «Et de l’arbre tombent trois pommes. La première est pour le conteur, c’est toujours lui le premier servi. La seconde est pour celui qui a raconté cette histoire il y a bien longtemps. Et la troisième, il nous faut la partager. Une moitié pour vous cher public, et une moitié pour celui qui la racontera dans très longtemps, quand nous ne serons plus là.»

Claudine Miserez

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