Entreprise

Des stations-services locales indépendantes dans un secteur de géants

En ville et aux alentours, les stations-services Gustoil intriguent. Par leur look rétro, par leur prix, mais surtout par leur existence même, dans un marché dominé par d’immenses entreprises de taille mondiale. L’entrepreneur Eric Affolter nous raconte les coulisses de cette aventure locale et originale.  

Même si le prix du baril s’impose dans les conversations de cette année, les produits pétroliers n’ont pas attendu les crises récentes pour être au centre de nos vies, de nos mobilités et de nos modes de production. Dans ce secteur complexe, avec des investissements importants sur la longue durée, les grands acteurs, souvent gigantesques, prennent presque toute la place, de l’extraction dans les zones de production à la vente au détail aux bords des routes. Presque toute la place… mais pas toute.

Pour Eric Affolter, l’aventure Gustoil a commencé par une belle amitié. «En 1988, j’ai sympathisé avec un Suisse allemand de mon âge, dont le père s’appelait Gustave et opérait de petites stations-services.» Dans ces stations, le fils Herbert – un pionnier de l’électronique – étant en train de développer ses propres modèles d’automates, pour créer des stations comme on les connaît aujourd’hui: en libre-service, avec des automates à billet ou à carte, fonctionnant 24 heures sur 24. 

À la place des pompistes en salopette et des guichets vitrés, cette automatisation allait permettre le développement d’un modèle innovant. «Sans ce personnel, l’idée était d’avoir très peu de coûts et faire moins de marge, pour que le prix de vente à la pompe reste très bas.» Un modèle qui est depuis devenu la norme. 

À cette époque, le Prévôtois cherchait justement de nouvelles opportunités après une première entreprise dans l’information sur les voitures d’occasion. Lorsque le camarade alémanique lui propose «d’ouvrir une chaîne de stations dans le Jura», la machine Gustoil se met vite en route, avec beaucoup d’huile de coude. «Avec mon copain, on allait installer ces colonnes à essence et ces automates le soir ou quelquefois jusqu’au milieu de la nuit», se souvient l’entrepreneur de Moutier. 

Un développement régional 

De la première station vers l’emplacement actuel d’Aldi, le petit groupe est allé jusqu’à opérer 10 stations dans toute la région. «Mais, comme ce n’est pas mon cheval de bataille, j’ai réduit au fil du temps. J’en ai encore trois en plus de Moutier, qui sont à Choindez, Bure et Courtelary.»

Les partenaires suisses allemands s’occupent de l’outil technique et de la logistique des carburants, le patron prévôtois s’occupe du reste. Au-delà des prix et du modèle en libre-service, Eric Affolter voulait aussi se différencier sur la forme avec ce look rétro. «Dans le commerce, les gens sont attirés par l’emballage! Et l’essence, c’est mal emballé… Avec ces stations, j’ai voulu tenter quelque chose de différent, en faisant un clin d’œil au début de l’automobile… mais avec des moyens basiques.» 

Si l’on remonte aux souvenirs du temps des pionniers, cette première station d’essence à Moutier était justement à l’endroit de la station Shell historique de la ville, qui était une des premières de Suisse, vendant les fameux bidons de cinq litres en forme de coquillage, sans pompe – uniquement dans des contenants à emporter. 

«C’était déjà une station standard à colonne quand j’étais petit mais j’ai gardé des bons souvenirs du lieu… C’était une toute petite station, avec le petit kiosque sur le pont. Quand j’étais gosse, j’allais souvent demander des autocollants… et plus tard, j’y allais pour faire le plein de la moto.»

Un marché de géants 

«Dans ce secteur, les petits acteurs ne font pas d’ombre aux plus grandes entreprises… Ils sont quand même tolérés mais pas toujours appréciés.» Pourquoi? «Parce qu’ils font moins de marges, car ils se contentent de choses différentes», explique le patron de Gustoil. «C’est peut-être aussi pour cette raison que je m’attache à cette activité depuis bientôt 40 ans… J’ai toujours été un peu un outsider. Et je le resterai.» 

Avec toute cette expérience accumulée au fil d’une carrière d’entrepreneur, avec de nombreux projets différents, Eric Affolter a retiré quelques principes clairs dignes d’une école de commerce, qui servent de boussole pour orienter son action et calibrer ses ambitions. «À mon âge, je sais comment le monde fonctionne. Les gros restent trop gros, les petits restent trop petits. Mais tout le monde peut vivre… Il faut respecter les règles, être cohérent avec sa philosophie et avancer dans ses projets. Et puis, en général, ça se passe très bien.» 

Dans le domaine des transports, peu de changements sont envisagés du côté de la demande pour la suite… «Côté besoin, je ne pense pas que la situation va énormément changer dans les prochaines années. On va produire toujours plus d’électricité, mais dans plein de secteurs – industrie, agriculture, transports–, le pétrole restera toujours la principale source d’énergie dans la prochaine décennie.» 

Rester au plus près des activités 

Le Prévôtois est aussi actif dans plusieurs autres secteurs, notamment la production d’énergie hydraulique, l’agriculture, la restauration ou l’immobilier. «Moi, à la base, j’aime construire, j’ai besoin de l’enthousiasme de créer quelque chose. J’adore les défis, les nouveaux projets, la réalisation, l’architecture… J’aime chercher des solutions avec des matériaux simples.» 

Cette volonté de se faire plaisir en restant cohérent avec son histoire explique aussi la localisation des activités d’Eric Affolter, qui sont presque toutes nichées dans le Jura et le Grand Chasseral. «S’acharner ici, c’est une utopie, parce que le marché est petit et les clients sont exigeants.»  Mais alors, pourquoi ne pas envisager de se développer ailleurs en Suisse? Pourquoi ne pas investir dans l’arc lémanique, comme toutes ces grandes entreprises du plateau qui viennent dépenser leur surplus de revenu dans le Jura?  «Quand on voyage, on est bienvenu, mais si on veut commencer de s’installer, les locaux se protègent… Essayez d’aller vous installer au Valais», sourit l’entrepreneur. Qui complète: «J’ai passablement voyagé, puis je me suis rendu compte que, en fait, concrètement… nul n’est prophète ailleurs que chez lui», partage le patron, en retournant le proverbe traditionnel qui impose de sortir de son territoire pour obtenir enfin la reconnaissance.  «On est le gringo partout et c’est déjà compliqué chez soi. Bref, les cailloux sont durs où que l’on se trouve», conclut Eric Affolter. 

Une autre raison de cet ancrage géographique s’explique aussi par la nécessité d’être au four et au moulin… voire aussi au champ et au comptoir, suivant les moments. «Dans mes premières activités, dont Gustoil, je n’avais pas de financement, donc j’ai dû retrousser mes manches et faire beaucoup de travaux moi-même. Même chose dans les projets immobiliers. Et quand il y avait un problème, c’est encore moi qui réparais, parce que je ne pouvais pas faire venir un réparateur. Donc la proximité géographique était nécessaire pour pouvoir tout gérer.» 

Pour l’homme de 62 ans, le prochain chapitre reste à écrire… «Je suis en train travailler pour rassembler l’ensemble des activités dans une structure qui permettra la continuité», confie Eric Affolter. Pour perdurer, et viser la durée, il faut transmettre. Je ne veux pas tirer tout ça trop longtemps.» 

Clément Charles 

Photo: © Clément Charles La Gazette de Moutier

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